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Système solaire

Pourquoi la Lune s’éloigne de la Terre

Portrait illustré de Élise Delcourt

Élise Delcourt
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Le réflecteur laser (LR-3) déposé sur le sol lunaire par la mission Apollo 14, panneau incliné constellé de coins de cube

La Lune s’éloigne de la Terre d’environ 3,8 cm par an, d’après les mesures de télémétrie laser menées depuis 1969 sur les réflecteurs déposés par les missions Apollo (NASA, programme Lunar Laser Ranging). C’est à peu près la vitesse à laquelle poussent vos ongles. La cause tient en un mot : les marées. La Lune soulève sur Terre un bourrelet d’eau et de roche qui, entraîné par la rotation terrestre, se retrouve légèrement en avance sur elle. Ce bourrelet tire la Lune vers l’avant, l’accélère, et une orbite plus rapide est une orbite plus haute. En contrepartie, la Terre ralentit : nos journées s’allongent d’environ 2 millisecondes par siècle. Rassurez-vous, notre satellite ne partira pas : le phénomène est réel, mesuré au millimètre près, mais il se joue sur des centaines de millions d’années — assez, tout de même, pour condamner à terme les éclipses totales de Soleil.

Le réflecteur laser (LR-3) déposé sur le sol lunaire par la mission Apollo 14, panneau incliné constellé de coins de cube
Crédit : NASA/JSC

La distance Terre-Lune ce mois-ci

Avant de parler d’éloignement, posons les distances réelles du moment. L’orbite lunaire n’est pas un cercle : chaque mois, la Lune passe par un point le plus proche (le périgée) et un point le plus éloigné (l’apogée). Voici les valeurs de juillet 2026, calculées à partir des éphémérides de l’IMCCE (Observatoire de Paris), interrogées via leur service en ligne le 17 juillet 2026.

Événement Date (juillet 2026) Distance géocentrique
Périgée 13 juillet, vers 8 h UTC ≈ 359 100 km
Apogée 25 juillet, vers 17 h UTC ≈ 405 600 km
Distance moyenne 384 400 km

Plus de 46 000 km d’écart en douze jours : les variations mensuelles de l’orbite écrasent complètement les 3,8 cm d’éloignement annuel. C’est ce qui rend le phénomène impossible à percevoir à l’œil nu, et sa mesure d’autant plus remarquable.

Pourquoi la Lune s’éloigne : le moteur des marées

Tout part des forces de marée. La gravité de la Lune n’est pas uniforme sur toute la Terre : elle tire plus fort sur la face qui lui fait face que sur la face opposée. Cette différence étire légèrement notre planète et soulève deux bourrelets — un océanique, bien visible dans le rythme des marées, et un autre, plus discret, dans la roche elle-même.

Si la Terre ne tournait pas, ces bourrelets resteraient parfaitement alignés avec la Lune, et rien ne bougerait. Mais la Terre tourne sur elle-même en 24 heures, alors que la Lune met 27,3 jours à boucler son orbite. La rotation terrestre entraîne donc le bourrelet vers l’avant : il se retrouve en permanence un peu « devant » la Lune, décalé de quelques degrés dans le sens de la rotation.

Ce décalage change tout. La masse du bourrelet, placée en avant de la Lune sur son orbite, exerce sur elle une petite traction vers l’avant — un couple, disent les physiciens. Or accélérer un corps en orbite ne le fait pas aller plus vite sur la même trajectoire : cela l’envoie sur une orbite plus haute. La Lune grimpe donc, lentement mais sûrement, en spirale.

L’énergie et le moment cinétique ne sortent pas de nulle part : c’est la rotation de la Terre qui paie la facture. Le même couple qui pousse la Lune vers l’avant freine la Terre en retour, par simple action-réaction. Le moment cinétique perdu par la rotation terrestre est transféré à l’orbite lunaire. Imaginez un patineur qui lance son partenaire vers l’extérieur : lui ralentit, l’autre s’éloigne. Le couple Terre-Lune fait exactement cela, depuis plus de quatre milliards d’années.

La Lune, elle, a déjà terminé ce processus de son côté : les marées que la Terre soulevait sur elle ont fini par caler sa rotation sur son orbite. C’est le verrouillage gravitationnel, la raison pour laquelle elle nous montre toujours la même face.

Comment on le mesure : un laser, des miroirs et 57 ans de patience

Voilà le point que la plupart des articles passent sous silence : d’où vient ce chiffre de 3,8 cm par an ? Il ne sort pas d’un modèle théorique, mais d’une des plus longues expériences de physique en cours.

Le 21 juillet 1969, l’équipage d’Apollo 11 a déposé sur la mer de la Tranquillité un panneau d’une centaine de coins de cube en silice, des rétroréflecteurs qui renvoient toute lumière incidente exactement vers son point d’origine. Apollo 14 et Apollo 15 en ont installé deux autres en 1971, et les rovers soviétiques Lunokhod 1 et 2 en portaient chacun un, de fabrication française. Cinq cibles passives, sans électronique, toujours fonctionnelles aujourd’hui.

Le principe est d’une simplicité désarmante : depuis un observatoire terrestre, on tire une impulsion laser vers le réflecteur et on chronomètre l’aller-retour, environ 2,5 secondes. La lumière ayant une vitesse connue, le temps de vol donne la distance. La difficulté est ailleurs : sur les millions de milliards de photons émis à chaque tir, quelques-uns seulement reviennent au télescope. Il faut des décennies d’accumulation pour en extraire une tendance.

C’est le programme Lunar Laser Ranging (LLR), mené notamment par l’observatoire McDonald au Texas, la station de Grasse en France et, depuis 2006, l’instrument APOLLO d’Apache Point au Nouveau-Mexique, qui atteint une précision de l’ordre du millimètre. Selon la NASA, c’est cette série de mesures, entamée en 1969 et toujours en cours, qui établit le taux de recul actuel : 3,8 cm par an. Mesurer un déplacement de quelques centimètres sur un objet situé à 384 400 km, c’est l’équivalent de suivre, depuis Paris, la croissance d’un cheveu à Marseille.

Un faisceau laser est tiré depuis un observatoire terrestre vers la Lune
Faisceau laser tiré depuis un observatoire terrestre vers la Lune, pour en mesurer la distance par télémétrie laser (schéma maison).

La Lune hier, aujourd’hui, demain

Le recul actuel n’est qu’un instantané d’une histoire très longue. On peut la reconstituer en lisant les archives géologiques : certaines roches sédimentaires ont enregistré le rythme des marées anciennes, et donc la durée du jour de l’époque. Une étude publiée dans PNAS en 2018 (Meyers & Malinverno) a ainsi estimé la distance Terre-Lune il y a 1,4 milliard d’années.

Époque Distance Terre-Lune Durée du jour terrestre
Il y a 1,4 milliard d’années ≈ 341 000 km (estimation, PNAS 2018) ≈ 18,7 heures
Aujourd’hui (2026) 384 400 km en moyenne 24 heures
Tendance actuelle +3,8 cm par an (NASA, LLR) + ≈ 2 ms par siècle

Autrement dit, à l’époque où la vie terrestre se limitait à des organismes unicellulaires, la Lune était plus de 43 000 km plus proche et paraissait nettement plus grosse dans le ciel. Les journées, elles, duraient moins de 19 heures.

Les conséquences : des jours plus longs, des éclipses condamnées

Première conséquence, déjà mesurable : la Terre ralentit. L’allongement du jour, d’environ 2 millisecondes par siècle, a été confirmé par une méthode inattendue : l’analyse de près de 3 000 ans d’observations d’éclipses, des tablettes babyloniennes aux chroniques chinoises et arabes (étude Stephenson et al., Royal Society, 2016). Si la rotation terrestre n’avait pas ralenti, ces éclipses anciennes auraient été visibles à des milliers de kilomètres de l’endroit où les chroniqueurs les ont réellement observées. C’est aussi pour compenser ce ralentissement, entre autres irrégularités, qu’on ajoute de temps en temps une seconde intercalaire à nos horloges.

Deuxième conséquence, plus spectaculaire : la fin des éclipses totales de Soleil. Nous vivons une coïncidence remarquable — le Soleil est environ 400 fois plus large que la Lune, mais aussi environ 400 fois plus loin, si bien que les deux disques ont quasiment le même diamètre apparent dans notre ciel. C’est ce qui permet à la Lune de masquer exactement le Soleil et de révéler sa couronne. En s’éloignant, son disque apparent rétrécit. Selon la NASA, dans environ 600 millions d’années, la Lune sera trop lointaine pour couvrir entièrement le Soleil, même au périgée : il ne restera que des éclipses annulaires, ces anneaux de feu où un liseré de Soleil déborde tout autour du disque lunaire. Profitez des éclipses totales : à l’échelle de l’histoire du système solaire, elles sont une parenthèse.

La Lune va-t-elle finir par quitter la Terre ?

Non. L’éloignement ne mène pas à une évasion. Le mécanisme des marées s’affaiblit à mesure que la distance augmente, et il possède un point d’arrêt naturel : le jour où la rotation de la Terre sera synchronisée avec l’orbite lunaire, le bourrelet de marée restera aligné avec la Lune et le transfert de moment cinétique cessera. Les modèles de mécanique céleste situent cet équilibre à des dizaines de milliards d’années dans le futur, avec une Terre dont le jour durerait environ 47 de nos jours actuels. Ce scénario restera théorique : bien avant, dans environ 5 milliards d’années, le Soleil deviendra une géante rouge et bouleversera tout le système Terre-Lune. La Lune ne partira donc jamais — elle prendra simplement, très lentement, un peu de champ.

Ce qu’on ignore encore

Le chiffre de 3,8 cm par an est solide, mais il cache une énigme. Si l’on remonte le temps avec ce taux constant, la Lune aurait dû se trouver au contact de la Terre il y a environ 1,5 milliard d’années — or elle s’est formée il y a plus de 4,4 milliards d’années. La conclusion s’impose : le recul actuel est anormalement rapide. La géométrie actuelle des bassins océaniques, notamment l’Atlantique, entre en quasi-résonance avec les marées et amplifie la dissipation d’énergie. Reste que les modèles ne reconstituent pas encore parfaitement l’historique de ce taux sur quatre milliards d’années : quand exactement a-t-il accéléré, et de combien ? Les archives sédimentaires, lues époque par époque, commencent seulement à combler ces trous. Nous mettrons cet article à jour quand de nouvelles estimations paléontologiques seront publiées.

Questions fréquentes

De combien la Lune s’éloigne-t-elle par an ?

D’environ 3,8 cm par an, selon les mesures de télémétrie laser (Lunar Laser Ranging) réalisées par la NASA et ses partenaires depuis 1969 sur les réflecteurs des missions Apollo 11, 14 et 15 et des rovers Lunokhod.

Comment sait-on que la Lune s’éloigne ?

En chronométrant l’aller-retour d’impulsions laser tirées depuis la Terre vers des rétroréflecteurs posés sur le sol lunaire en 1969-1973. Accumulées sur plus de cinquante ans, ces mesures atteignent une précision millimétrique et montrent une augmentation régulière de la distance.

La Lune va-t-elle quitter la Terre ?

Non. Le mécanisme d’éloignement s’arrêterait de lui-même lorsque rotation terrestre et orbite lunaire seraient synchronisées, dans des dizaines de milliards d’années — mais le Soleil deviendra une géante rouge bien avant, dans environ 5 milliards d’années d’après les modèles d’évolution stellaire.

Quelles conséquences pour nous ?

Aucune à l’échelle d’une vie humaine. Sur le long terme, les jours s’allongent d’environ 2 millisecondes par siècle et, selon la NASA, les éclipses totales de Soleil disparaîtront dans environ 600 millions d’années, remplacées par des éclipses annulaires.

Pour aller plus loin, retrouvez nos explications sur les phases de la Lune, notre dossier système solaire, et si l’envie vous prend de pointer un instrument vers notre satellite — le premier objet de tout débutant —, commencez par notre guide pour observer le ciel et notre guide des filtres lunaires et solaires pour l’observer sans éblouissement.

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