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Lancements & missions

Fusée réutilisable : comment ça marche

Portrait illustré de Julien Ferrand

Julien Ferrand
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Premier \u00e9tage de Falcon 9 \u00e0 la verticale au moment de l'atterrissage, moteur central allum\u00e9

Une fusée réutilisable est un lanceur dont une partie — généralement le premier étage, dit booster — revient se poser après le vol pour resservir. Au lieu de retomber dans l’océan, le booster rallume ses moteurs pour freiner sa chute, se guide avec des grilles aérodynamiques et atterrit à la verticale, sur une barge autonome en mer ou sur une zone bétonnée près du pas de tir. Après inspection et remise en état, il repart. En 2026, la formule n’a plus rien d’expérimental : sur les 84 lancements de Falcon 9 effectués depuis le 1er janvier 2026, 82 ont volé sur un booster déjà utilisé, et le booster le plus réutilisé, le B1067, compte 36 vols (données Launch Library 2, consultées le 17 juillet 2026). Voici comment un tel vol se déroule, ce qui se réutilise vraiment, ce qui ne se réutilise pas — et où en est l’Europe.

Un rappel historique s’impose d’emblée, car la réutilisation n’est pas née avec SpaceX. La navette spatiale américaine, en service de 1981 à 2011, était déjà un véhicule réutilisable : l’orbiteur et ses deux propulseurs d’appoint revolaient. Son bilan économique a pourtant déçu. La remise en état entre deux missions était si lourde que, selon les bilans publiés par la NASA après le programme, le coût moyen par vol dépassait le milliard de dollars, loin des promesses initiales. La leçon a structuré tout ce qui a suivi : réutiliser ne sert à rien si la remise en état coûte plus cher que la fabrication.

Pourquoi réutiliser une fusée ?

Le premier étage concentre l’essentiel de la valeur d’un lanceur : la structure la plus massive et la majorité des moteurs — neuf Merlin sur dix pour un Falcon 9. Le jeter à chaque vol revient à détruire l’équivalent d’un avion de ligne après un seul trajet. Le récupérer transforme l’économie du lancement : une fois le booster amorti, chaque vol supplémentaire ne coûte plus que le carburant, le deuxième étage neuf et la remise en état. Nous détaillons ces ordres de grandeur dans ce que coûte réellement un lancement, chiffres datés à l’appui.

L’autre gain, moins cité, est la cadence de tir. Construire un premier étage prend des mois ; en remettre un en état prend des semaines, parfois moins. Les 84 vols de Falcon 9 en six mois et demi de 2026 seraient tout simplement impossibles s’il fallait sortir 84 boosters neufs d’usine sur la même période.

Le vol d’un booster, étape par étape

Du décollage à l’atterrissage, un premier étage de Falcon 9 vole environ huit à neuf minutes. Voici la chronologie type, reconstituée d’après les retransmissions officielles de SpaceX.

Étape Moment (approx.) Ce qui se passe
Décollage T+0 Les neuf moteurs du premier étage poussent l’ensemble du lanceur.
Séparation T+2 min 30 env. Le booster s’éteint et se détache ; le deuxième étage prend le relais vers l’orbite.
Boostback burn T+3 à 4 min (retour vers la terre ferme uniquement) Trois moteurs se rallument pour inverser la trajectoire et ramener le booster vers la côte. Pour un atterrissage sur barge, cette étape est omise : le booster suit sa trajectoire balistique vers la mer.
Rentrée (entry burn) T+6 à 7 min Nouveau rallumage pour freiner avant les couches denses de l’atmosphère et limiter l’échauffement.
Guidage aérodynamique descente Quatre grid fins, des grilles aérodynamiques en titane, orientent la chute avec une précision de l’ordre du mètre.
Atterrissage (landing burn) T+8 à 9 min Le moteur central se rallume une dernière fois ; le booster déploie ses quatre jambes et se pose sur la barge autonome (droneship) ou sur la zone d’atterrissage terrestre.
Premier étage de Falcon 9 à la verticale au moment de l'atterrissage, moteur central allumé
Crédit : NASA/John Kraus

Le choix entre barge et terre ferme dépend de la mission. Un boostback burn consomme beaucoup d’ergols : il n’est possible que si la charge utile est assez légère pour laisser une réserve. Pour les missions lourdes ou vers des orbites exigeantes, le booster se pose en mer, plusieurs centaines de kilomètres au large, sur une plateforme autonome. Le premier atterrissage réussi d’un Falcon 9 a d’ailleurs eu lieu sur la terre ferme, à Cape Canaveral, le 21 décembre 2015, lors de la mission Orbcomm-2 — dix ans plus tard, la manœuvre est devenue si routinière que les webcasts la traitent en incrustation.

Ce qui ne se réutilise pas

Falcon 9 n’est pas une fusée entièrement réutilisable, et la nuance compte. Le deuxième étage, celui qui place réellement la charge utile en orbite, est perdu à chaque vol : il atteint une vitesse orbitale d’environ 28 000 km/h, et le faire revenir intact exigerait un bouclier thermique et des ergols supplémentaires qui amputeraient la charge utile. SpaceX a choisi d’en faire un consommable optimisé pour être bon marché. Les deux demi-coiffes, elles, redescendent sous parachute et sont repêchées puis réutilisées régulièrement, selon les communications de SpaceX.

C’est précisément cette limite que vise le programme suivant : Starship, conçu pour la réutilisation totale. Le premier étage Super Heavy ne se pose pas sur des jambes mais revient se faire saisir en vol par les bras de sa tour de lancement, et le vaisseau supérieur est prévu pour rentrer, se poser et revoler à son tour. Le pari reste à démontrer en cadence opérationnelle.

Qui réutilise quoi en 2026 ?

Premier étage de Falcon 9 en phase finale d'atterrissage vertical sur la Landing Zone 1 à Cape Canaveral, aucune personne visible
Crédit : NASA/Kim Shiflett
Acteur Lanceur État de la réutilisation (juillet 2026)
SpaceX (États-Unis) Falcon 9 / Falcon Heavy Opérationnelle : 82 des 84 vols de Falcon 9 en 2026 sur booster déjà utilisé, record à 36 vols pour le B1067 (Launch Library 2, 17 juillet 2026).
SpaceX Starship / Super Heavy En essais : capture du booster par la tour démontrée, réutilisation complète encore en développement.
Blue Origin (États-Unis) New Shepard, New Glenn New Shepard (suborbital) revole depuis 2015 ; le premier étage de New Glenn a été récupéré pour la première fois fin 2025, selon Blue Origin.
Rocket Lab (États-Unis/NZ) Electron, Neutron Boosters d’Electron repêchés en mer et moteurs déjà revolés ; Neutron, conçu réutilisable, attendu au vol d’ici 2026-2027 selon l’entreprise.
Chine Zhuque-3, autres projets Plusieurs acteurs, dont LandSpace, ont réalisé des essais de sauts propulsés ; premiers vols orbitaux réutilisables annoncés, à confirmer.
Europe Themis, MaiaSpace Démonstrateur Themis en essais au sol et de saut ; mini-lanceur MaiaSpace visé pour la fin de la décennie. Aucun lanceur réutilisable opérationnel.

Le tableau dit l’essentiel : en 2026, une seule entreprise réutilise en routine, toutes les autres en sont au démonstrateur ou aux premiers vols. La liste complète des vols du semestre, réutilisés ou non, est à suivre dans notre rubrique Lancements & missions.

Et l’Europe ?

Ariane 6, entrée en service en 2024, est un lanceur entièrement consommable — un choix d’architecture arrêté au début des années 2010, avant le premier atterrissage de Falcon 9. La réponse européenne passe par deux programmes. Themis, un démonstrateur de premier étage réutilisable mené par ArianeGroup avec le soutien de l’ESA et du CNES, doit valider les briques du vol de retour — rallumage, guidage, atterrissage vertical — lors d’essais de saut depuis Kiruna, en Suède. MaiaSpace, filiale d’ArianeGroup, développe de son côté un mini-lanceur dont le premier étage serait récupérable, avec un premier vol annoncé pour la fin de la décennie, selon l’entreprise. Ces calendriers restent indicatifs : aucun des deux véhicules n’a encore volé.

Questions fréquentes

Combien de fois un booster peut-il revoler ?

SpaceX qualifiait initialement ses boosters pour 10 vols, puis a étendu la certification par paliers au fil des inspections. Dans les faits, le booster le plus utilisé de la flotte, le B1067, en est à 36 vols au 17 juillet 2026 (données Launch Library 2). La limite réelle n’est pas connue publiquement : elle se découvre vol après vol, au rythme des inspections.

Pourquoi le deuxième étage n’est-il pas récupéré ?

Parce qu’il va trop vite. Le premier étage se sépare autour de 8 000 km/h ; le deuxième atteint environ 28 000 km/h en orbite. Le faire rentrer exigerait un bouclier thermique et des ergols de freinage dont la masse se paierait directement en charge utile perdue. Sur Falcon 9, SpaceX a tranché : deuxième étage consommable et bon marché. C’est Starship qui doit lever cette limite.

L’Europe a-t-elle une fusée réutilisable ?

Pas encore. Ariane 6 est consommable. Le démonstrateur Themis (ArianeGroup, ESA, CNES) et le mini-lanceur de MaiaSpace préparent la réutilisation européenne, mais aucun vol orbital avec récupération n’a eu lieu à ce jour ; les premiers essais de saut de Themis doivent se dérouler à Kiruna, selon l’ESA.

Ce que les six prochaines années diront : si le modèle Falcon 9 — réutiliser un étage sur deux — reste l’optimum économique, ou si la réutilisation totale promise par Starship le rend à son tour obsolète, comme l’atterrissage de décembre 2015 a rendu obsolètes les lanceurs consommables à forte cadence. Nous mettrons cet article à jour à chaque étape franchie, côté américain comme côté européen.

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