Muscles d’astronautes : pourquoi la créatine intéresse aussi la médecine spatiale
Sur Terre, la créatine est surtout associée aux salles de sport. En médecine spatiale, elle est regardée d’un tout autre œil : celui d’une contre-mesure possible au déconditionnement musculaire, l’un des obstacles les plus tenaces aux missions de longue durée vers la Lune et Mars. Une molécule banale, mais un problème que ni la NASA ni l’ESA n’ont encore complètement résolu.

En apesanteur, le muscle disparaît à toute vitesse
Le corps humain est une machine d’une efficacité redoutable : ce qui ne sert plus est démonté. En orbite, les muscles qui luttent en permanence contre la gravité — mollets, quadriceps, muscles du dos et de la nuque — n’ont plus rien à porter. Sans contre-mesure, la NASA estime que des vols de cinq à onze jours suffisent à faire perdre jusqu’à 20 % de masse musculaire sur certains groupes posturaux. Le squelette suit la même pente : environ 1 à 1,5 % de densité osseuse par mois au niveau des hanches et du bas de la colonne, soit un rythme comparable à ce qu’une personne âgée perdrait en un an.
Sur une rotation de six mois à bord de l’ISS, c’est gérable : l’équipage rentre, se réadapte et récupère sous suivi médical. Sur un aller-retour vers Mars, avec six à neuf mois de transit à l’aller, une phase au sol dans une gravité à 0,38 g puis le même trajet au retour, la question change de nature. Les astronautes devront être opérationnels dès l’atterrissage, sans équipe médicale ni brancard qui les attend.
Deux heures de sport par jour et une assiette calculée au milligramme
La parade actuelle est d’abord mécanique. À bord de la Station spatiale internationale, chaque membre d’équipage consacre environ deux heures par jour à l’exercice physique, réparties entre l’ARED (un appareil de musculation à pistons sous vide capable de simuler des charges de plusieurs centaines de kilos), le tapis de course T2 et l’ergocycle CEVIS. Depuis l’arrivée de l’ARED en 2008, les résultats se sont nettement améliorés : la fonte musculaire est freinée, sans être annulée.
Le second levier est nutritionnel, et il est beaucoup plus discret. Les menus de l’ISS sont formulés au gramme près. La vitamine D est supplémentée, faute d’exposition aux ultraviolets derrière le blindage de la station. Les apports en protéines sont relevés pour soutenir la synthèse musculaire. Le sodium, lui, a été délibérément abaissé dans les repas spatiaux, car un excès de sel accélère la résorption osseuse — une reformulation complète des plats a été menée par les nutritionnistes du Johnson Space Center pour y parvenir. Reste une question ouverte : peut-on aller plus loin avec des compléments ciblés ?
La créatine, candidate crédible aux résultats contrastés
La créatine est un bon candidat sur le papier. Le corps en fabrique environ un gramme par jour (foie, reins, pancréas) et en tire autant de l’alimentation, essentiellement de la viande et du poisson. Stockée dans le muscle sous forme de phosphocréatine, elle sert de réserve d’énergie immédiate : elle régénère l’ATP lors des efforts brefs et intenses, exactement le type de sollicitation qu’un astronaute produit sur l’ARED. C’est aussi, et de très loin, le complément le plus étudié de toute la nutrition sportive, avec des centaines d’essais publiés depuis les années 1990.
Pour la tester sans lanceur, les agences utilisent un modèle terrestre bien rodé : l’alitement prolongé en position tête déclive (« head-down bed rest »), pratiqué notamment à la clinique spatiale MEDES de Toulouse pour l’ESA et le CNES. Les volontaires restent couchés plusieurs semaines, inclinés à -6°, ce qui reproduit assez fidèlement la fonte musculaire et le déplacement des fluides observés en orbite. Plusieurs protocoles d’immobilisation et d’alitement ont intégré une supplémentation en créatine. Le bilan est honnêtement mitigé : certaines études montrent une récupération de force et de masse maigre plus rapide à la reprise de l’activité, d’autres ne trouvent pas d’effet protecteur significatif pendant la phase d’immobilisation elle-même. La créatine semble davantage accélérer la réhabilitation qu’empêcher la perte.
D’où vient la rumeur sur la chute de cheveux
Si le sujet mérite d’être posé ici, c’est qu’un candidat contre-mesure destiné à un équipage doit faire l’objet d’un examen de sécurité impitoyable. Or la créatine traîne une réputation tenace : elle ferait tomber les cheveux. L’origine de cette croyance est parfaitement identifiable. En 2009, une étude sud-africaine menée sur vingt joueurs de rugby universitaires a mesuré une hausse de la dihydrotestostérone (DHT), l’hormone impliquée dans la calvitie androgénétique, après une phase de charge en créatine. Le taux de testostérone, lui, n’avait pas bougé.
Le problème est que cette étude n’a jamais mesuré la moindre chute de cheveux : elle observait un marqueur hormonal, sur un échantillon minuscule, pendant quelques semaines. Elle n’a par ailleurs jamais été répliquée depuis, et une revue publiée en 2021 dans le Journal of the International Society of Sports Nutrition, consacrée aux idées reçues sur la créatine, conclut qu’aucune donnée disponible ne permet d’affirmer qu’elle provoque une perte capillaire. Pour qui veut le détail des travaux, de leurs limites méthodologiques et de ce qui a été publié depuis, le dossier « Créatine perte de cheveux » d’Atrium Santé retrace précisément l’origine du malentendu et l’état actuel des preuves. Une lecture utile pour comprendre comment un résultat isolé devient une certitude collective.
Cette prudence n’a rien d’anecdotique pour l’exploration habitée. Sur un vol martien, l’ARED tel qu’il existe aujourd’hui est difficilement transportable : trop lourd, trop encombrant, trop gourmand en volume pressurisé. Les contre-mesures de demain seront donc probablement un cocktail d’exercice allégé, de nutrition ciblée et, peut-être, de molécules comme la créatine. Encore faut-il séparer proprement ce que la science établit de ce qu’elle n’a jamais démontré — un exercice qui, en médecine spatiale comme ailleurs, commence toujours par relire les études d’origine.
Sources : www.nasa.gov, www.esa.int